Jérôme Gazzano (DGE) : « les 500 start-up deeptech par an sont atteignables »

La Direction générale des Entreprises (DGE) a présenté une série de propositions pour continuer à développer l’écosystème des deeptech dans le cadre de son rapport intitulé « L’innovation de rupture au défi du passage à l’échelle ». Le sous-directeur de l’innovation de la DGE a accepté de détailler à POC Media plusieurs propositions pour permettre à cet écosystème de franchir une nouvelle étape de croissance.
POC Media. Pourquoi la DGE a choisi cette année pour se pencher sur le sujet des deeptech ?
Jerôme Gazzano. Nous arrivons aux six ans du Plan Deeptech, lancé en 2019 et qui poursuit des objectifs d’ici à 2030. Nous sommes ainsi à mi-chemin du plan. Nous estimons que nous avons suffisamment de recul pour mesurer sa dynamique, et identifier ce qu’il faudrait améliorer ou recalibrer. A plus court terme, nous avons aussi constaté une baisse des levées de fonds en 2024, et nous devions savoir s’il s’agissait d’une évolution conjoncturelle ou structurelle.
Le rapport met en avant les qualités de l’accompagnement des projets deeptech en France, accompagnement qui serait reconnu comme un des meilleurs en Europe. Pouvez-nous mettre en avant les éléments qui nous distinguent de nos voisins européens ?
Sur les points forts, il faut d’abord souligner le très bon niveau de notre recherche. Il faut ensuite rappeler l’importance du soutien public. Si le Plan Deeptech a marqué un vrai changement, les deeptech sont soutenues depuis longtemps, à travers les PIA, les concours d’innovation, les aides réseau de Bpifrance, ou encore le CIR. Il faut également noter la structuration de l’écosystème French Tech, impulsé par la Mission French Tech, qui intègrent les entreprises deeptech. Enfin, le Plan Deeptech a permis la création d’un vrai tissu de start-up deeptech qui attire désormais de plus en plus de talents, de fonds spécialisés ainsi que de banques. Nous pensons toutefois que nous pouvons faire encore mieux.
Considérez-vous que l’objectif de création de 500 start-up par an d’ici à 2030 doit toujours être le point d’horizon ?
Les 500 start-up deeptech par an sont atteignables. Nous sommes arrivés à près de 400 en 2024, donc nous ne sommes pas loin. L’enjeu est surtout autour de l’accompagnement de ces acteurs. Le chiffre que nous avançons dans ce rapport, selon lequel les start-up ont besoin de 30 milliards d’euros d’ici à 2030, concerne surtout le soutien à leur « passage à l’échelle ».
Le rapport souligne que la politique deeptech s’est superposée à la politique de soutien à l’innovation, et qu’il faudrait désormais que le soutien public se recentre, notamment autour de certains secteurs deeptech. Quelles propositions avancez-vous pour clarifier l’action publique ?
Effectivement nous avons déjà des dispositifs de soutien aux innovations, incrémentales comme de rupture. Nous posons la question de l’opportunité de centrer davantage une partie de ce soutien sur les innovations de rupture, où existent les plus grandes failles de marché, et où notre effet de levier serait le plus grand.
Le rapport pointe aussi du doigt la complexité de l’écosystème deeptech et du transfert de technologie, notamment pour les entreprises. Comment simplifier les portes d’entrées vers cet écosystème ?
La première chose à faire est d’augmenter la transparence et de créer des standards. Le transfert de technologies est avant tout une négociation. Aujourd’hui, chaque laboratoire et université peut négocier à partir de standards différents. Standardiser créerait beaucoup de confiance du côté des entreprises. Elles pourraient ainsi se projeter plus facilement grâce à des coûts de transfert mieux connus.
Quelles autres propositions faites-vous pour que la recherche soit plus attractive aux yeux des entreprises ?
Les PUI, que l’on peut considérer comme l’un des outils de mise en œuvre du Plan Deeptech, font des efforts précisément sur ce sujet. Les agences de programme, récemment créées, apportent aussi leur contribution. Le rapprochement avec le monde économique est globalement en marche. Notre proposition de développer davantage de venture builders, qui doivent permettre de créer des rencontres plus régulières entre ces acteurs, va aussi dans ce sens.
Le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche a récemment annoncé une réduction de près de 50% du budget des Satt, et a invité ces acteurs à se rapprocher des PUI. Est-ce que cet effacement des Satt derrière les PUI va dans le sens de la simplification que vous appelez de vos vœux ?
Eric Lombard a salué l’apport des Satt, mais a rappelé que les enjeux étaient aujourd’hui différents de ceux qui prévalaient lorsque les Satt ont été créées. Il faut désormais renforcer l’efficacité du transfert, et mieux coordonner nos efforts.
Le métier de la maturation technologique, activité centrale des Satt, restera quoiqu’il en soit nécessaire. Qui devrait s’en occuper désormais ?
Les Satt ne sont pas les seules à réaliser des activités de maturation. Les organismes de recherche ou les universités les prennent également en charge. Le point crucial sera surtout le budget alloué à la maturation et la coordination entre tous les acteurs concernés. Mais nous le soulignons dans notre rapport, nous avons besoin d’acteurs du transfert de technologies efficaces et qui savent détecter [des innovations].
Vous recommandez de mobiliser 30 milliards d’euros pour accompagner les start-up deeptech jusqu’en 2030. Comment sont répartis ces milliards et qui devra les financer ?
Les 30 milliards serviront à financer les petites levées de fonds comme les plus importantes. En 2030, les levées de fonds de ces acteurs devraient atteindre 7 milliards d’euros par an, contre 4 en 2024. En ce qui concerne le financement de ces 30 milliards, il est difficile aujourd’hui d’estimer quelle sera la part du public, mais l’objectif reste d’avoir le maximum de financement privé. Les acteurs devront aussi aller chercher des fonds vers l’Europe, d’abord, notamment auprès de l’EIC. Les acteurs européens débattent aussi de l’opportunité de créer un fonds de compétitivité, qui pourrait voir le jour en 2028. Au niveau européen, il y a aussi une attente autour de l’union des marchés de capitaux pour faciliter les financements privés. Nous avons une population plus importante que celle des Etats-Unis, mais des financements plus fragmentés. Nous aurons besoin de cette brique.
Quelles sont les mesures à mettre en place à court terme pour faciliter ce financement au niveau national ?
Pour le secteur public, le premier enjeu est de structurer l’écosystème. Pour le secteur privé, il y a une question de temporalité, pour que chaque acteur puisse se projeter sur un horizon de rentabilité des investissements dans la deeptech plus long que pour des start-ups classiques, ce qui est la conséquence logique de leur caractère disruptif et très technologique. Il y a aussi un enjeu sur l’exit et les introductions en bourses des start-up. Les acteurs des biotechs ont par exemple déjà l’habitude de laisser les start-up grandir, avant de les racheter. Il y a un sujet sur l’acculturation des grands groupes aux enjeux à l’intérêt spécifiques des deeptech. L’Etat doit aussi évoluer sur son soutien, notamment à travers la commande publique. Nous y travaillons, avec le programme « Je choisis la French Tech », opéré par la Mission French Tech, qui a notamment développé un MOOC gratuit et accessible à tous pour former les start-up à la commande publique : « Je choisis la French Tech Académie ». Enfin, les banques ont un rôle à jouer dans le financement des deeptech, car le financement des entreprises en France est très bancaire. Le rapport dresse un panorama complet des financements possibles.
Quelles devraient être les priorités pour la suite du Plan Deeptech ?
Le ministre de l’économie Eric Lombard a déjà évoqué une « nouvelle stratégie deeptech », et il y aura donc une nouvelle phase du plan Deeptech, que nous aurons l’occasion de discuter et de construire avec l’ensemble des acteurs de l’écosystème dans les semaines et mois à venir. L’enjeu est de trouver les mesures concrètes qui pourront aider ce passage à l’échelle.